mercredi 10 juillet 2013

Joue-la comme Shakespeare à la Tour Vagabonde

            Paris est une ville en mouvement. Les gens qui y passent lui donnent un visage différent chaque jour, et l’éphémère est particulièrement de mise en ce début d’été. Mais il ne se trouve pas toujours là où on l’attend. On peut le croiser en ce moment même sur les bords de Seine, à la Cité des Arts. Oui, je me fais mystérieuse, j’aime vous imaginer avec une moue interrogative devant votre écran. C’est tout simplement que je brûle de vous parler de ce lieu, malgré l’envie un peu égoïste que l’on a de garder un trésor juste pour soi. Mais Parisian Walkways est au contraire basé sur le partage, vous le savez bien maintenant. Alors, embarquons tout de suite pour un voyage dans le temps, guidés par la langue de Shakespeare.

Vous êtes peut être passés devant un drôle de chapiteau de bois en vous rendant à St Paul ou Sully Morland par les bords de Seine. Ce n'est pas un cirque, car si vous l'observez bien, cette installation vous rappellera le Globe Theater de Londres, au bord de la Tamise. Vous ne rêvez pas, un véritable théâtre élisabéthain a élu domicile à Paris. D'où vient-il ? Des Ateliers de l’Orme à Treyvaux, en Suisse. Construite il y a 15 ans, puis laissée à l'abandon, la Tour est sauvée par un collectif de 150 personnes, la Fondation la Tour Vagabonde. Pour faire vivre la Tour comme il se doit, la Fondation l'a rénovée afin d’accueillir de nombreux festivals de théâtre centrés en grande partie sur l’œuvre du mystérieux dramaturge, et ce depuis 2006, en Suisse, en Belgique et en France, entre autres.

La Tour est le cadre idéal pour revenir au plus près des conditions de représentation du XVIe siècle, plaçant le regard du spectateur au cœur d'une structure ronde, à plusieurs étages, ce  qui permettait de jouer plusieurs scènes en même temps, tenant le public en émoi. Ici, le théâtre est en bois, couvert, contient 250 sièges mais ne possède pas de fosse où l'on se tient debout (comme la plupart des théâtres anglais à cette époque). Nous sommes transportés ailleurs. Une lumière tamisée, le craquement du bois et la proximité des acteurs avec le public qui l'entoure de toute part changent notre rapport habituel à la scène.

La compagnie théâtrale Les Mille Chandelles – © Clément Belleudy
Cette année, la compagnie des Milles Chandelles, dirigée par Baptiste Belleudy, s'associe avec la Tour Vagabonde, et l’a fait monter dans notre capitale. Depuis le 20 mars, la compagnie répète sous le chapiteau de bois non pas une pièce, mais trois : Roméo et Juliette, mythe absolu du théâtre trop souvent associé à des clichés gnian gnian (« Aimer c'est ce qu'il y a de plus beau » et autres mièvreries), est joué en ce moment ; ainsi que Comme il vous plaira, l'une de ces pièces savoureuses de son répertoire, entre aventures, quêtes et quiproquos autour de l'identité de ses personnages, masculins-féminins. La compagnie joue aussi une création, Bla di bla di bla, spécialement conçue pour les enfants : les grands thèmes chers à Shakespeare y sont traversés d'une manière ludique pour les petits.

Une configuration qui vous plonge dans le théâtre du XVIème siècle.


Son œuvre si vaste, chaque année revisitée dans d'innombrables théâtres partout en Europe, peut paraître à certains à la fois très connue et lointaine. Un élément du patrimoine mondial que l'on se doit de connaître de nom. La Compagnie des Milles Chandelles, en s'attaquant à ces pièces maîtresses de l'histoire du théâtre, prend le risque du déjà vu. Au contraire, on a rarement aussi bien entendu le battement de cœur de Roméo et Juliette. Imaginez-vous une troupe, qui vit et répète chaque jour dans un esprit collectif, dans une structure qui leur appartient tout à fait pour quelques mois, et qu'ils investissent de toute leur personne chaque soir. Nous sentons les réminiscences d'une compagnie à l'ancienne, que de plus en plus d'artistes tentent de retrouver. Maintenant ajoutez y une énergie débordante et un rapport chaleureux et quasi-direct au public, ainsi qu'une  verve toute contemporaine. C'est le travail de Baptiste Belleudy et de son équipe : le pari si simple de revenir à ce qui se dit, ce qui se passe profondément, ce qui est ressenti viscéralement. La mise en scène, tissage délicat de musiques et costumes éclectiques, construit le cadre de l'histoire d'amour la plus connue de notre patrimoine, mais aussi la plus inattendue et la plus intemporelle. C'est un délice que cette richesse poétique au cœur du plus banal discours amical, que cette modernité et cette vérité entre les vers que s'adressent les amoureux. Grâce aux magnifiques acteurs de la troupe, et à Belleudy, incroyablement sensuel et drôle en Roméo échevelé, nous comprenons et sommes émus comme à la première lecture, comme aux premiers souvenirs de cette histoire immémoriale.

© Ascanio de Vogüé
Vous sentez sans-doutes que je m'emporte en écrivant. L'émotion, après quelques semaines, est toujours là, circulant dans mes doigts. Pour le plus grand plaisir de ceux qui, comme moi, on été emportés très loin, la troupe joue Roméo et Juliette jusqu'au 14 juillet. J'irai sans aucun doute, comme vous après avoir lu cet article, les voir en août, pour retrouver le souffle de ces acteurs qui donneront vie à Comme il vous plaira, pièce moins tragique mais tout aussi intrigante et riche en signes cachés. C'est pour des pièces comme cela que je vais au théâtre : pour boire à la source d'un art vivant.


Margot


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